Vendredi 4 avril 2008

1. Les ajouts ou compléments cognitifs obligatoires

 

V 10: /و لولا فضل الله عليكم و رحمته، و أن الله تواب حكيم /

V 20: /و لولا فضل الله عليكم ورحمته، و أن الله رؤوف رحيم /

/لولا/ est un outil qui exprime la supposition — l’équivalent de «si » — dont l’emploi nécessite deux propositions : une principale et une subordonnée. La seconde constitue une réponse à la première. Toutefois, il est un style elliptique classique et courant dans le Coran où seule la proposition principale est explicite et la réponse est implicite. Cette tournure en suspens ou cette forme d’ellipse n’est pas française et, si elle reste telle quelle dans cette langue, le contenu reste incompris. C’est pourtant le style qu’adopte Kechrid dans sa traduction. Cela n’est nullement étonnant de sa part puisqu ’il annonce dans son introduction au Coran que son objectif est de rester fidèle au style du texte arabe afin de donner une idée du style coranique au lecteur non arabophone. Aussi accompagne-t-il le verset 10 ainsi traduit :

«Sans la générosité que vous devez à Dieu en même temps que sa miséricorde et n’était la facilité de Dieu à accepter votre repentir ainsi que sa sagesse …»

Il procède de la même manière pour la traduction du verset 20 : «N’étaient la générosité que vous devez à Dieu ainsi que sa miséricorde et si Dieu n’était pas plein de compassion et de clémence …»

Quant à Blachère, dont le style de la traduction est extrêmement fidèle au style arabe, voire même plus littéral que celui de Kechrid, il adopte la même démarche que ce dernier : il complète l’information arabe implicite du verset 10 en bas de page, et il fait un rappel du même trait en bas de la page où il traduit le verset 20 que voici :

V 20 :« N’eussent été la faveur d ’Allah envers vous et sa miséricorde et [n’eût été] qu ’Allah est indulgent et miséricordieux.»

Mais ce qui est frappant chez ces deux traducteurs, c’est qu ’aucun d ’entre eux, même s ’il arrive qu ’ils fassent des commentaires sur tel ou tel trait linguistique du Coran, n ’a expliqué au lecteur français, dans les notes de cette sourate, cette spécificité stylistique arabe malgré sa fréquence dans le Coran ! Quant à Kazimirski et à Mazigh, les deux traducteurs qui ne sont pas restés fidèles au style arabe mais qui se sont exprimés dans un style français classique pour l’un — rappelons que Kazimirski a publié sa traduction pour la première fois en 1820 — et contemporain pour l’autre, ils ont adopté une méthode différente pour expliciter l’information implicite. En effet, au lieu d’ajouter des notes de bas de page, ils ont intégré l’information manquante dans la traduction de sorte que le lecteur français ne puisse se douter un instant de la tournure utilisée en arabe et rendue ainsi :

V 10 : – Ka : «Si ce n’était la grâce inépuisable de Dieu et sa miséricorde, il vous punirait à l’instant ; mais il aime à pardonner, et il est miséricordieux.»

– M:: « Ces dispositions témoignent, en vérité, de la grâce manifeste et de la bonté du Seigneur envers vous. Dieu est si enclin au pardon, d’une si indulgente sagesse.»

V 20 : – Ka : « Si ce n’était la grâce inépuisable de Dieu et sa miséricorde, il vous punirait ; mais il est humain et miséricordieux.»

– M:« N’eût été la grâce de Dieu envers vous et sa miséricorde, vous auriez déjà subi ses rigueurs .Mais Dieu est si bon, si compatissant.»

 

2. Les ajouts d’information facultatifs

Outre ces ajouts d’information obligatoires dont le lecteur français a besoin pour saisir le message intégral, les traducteurs ont employé une autre méthode pour que le contenu des versets soit plus transparent, comme le montre le verset suivant :

V 50 :/أفي قلوبهم مرض أم ارتابوا...  /

Parmi ces quatre traducteurs, il n ’y a que Mazigh qui ait essayé de rendre le sens de ce verset plus clair en optant pour une traduction légèrement explicative. En effet, il a ajouté les termes «profond » et «authenticité du Message », dont le sens est implicite dans le texte arabe :

«Leur cœur serait-il le siège d’un mal profond ? Douteraient-ils de l’authenticité du Message ? […]»

Ce genre d’ajouts facultatifs visant à rendre les sens des versets plus accessibles à la compréhension du lecteur est d’ailleurs un trait caractéristique de la traduction de Mazigh, non seulement de la sourate «La lumière » mais aussi de tout le Coran.

Sur ce plan, la traduction de Kazimirski vient en second lieu. Quant à Kechrid et Blachère, ils donnent moins d ’explications au sein même du texte traduit, étant donné que leur style est proche de l ’arabe, en particulier celui de Blachère. Le style de ce dernier frappe en effet par sa ressemblance au texte original au point de donner des traductions dont le sens serait quasi incompréhensible pour un lecteur français, ou même pour un lecteur musulman ignorant l’arabe.

B:« Ne faites point de l’appel de l ’Apôtre [lancé] parmi vous, comme [vous faites] de votre appel réciproque.»

 

3. La littéralité ou la fidélité à l’arabe

a. La fidélité à l’expression et au terme :

Ce côté littéral, frappant chez Blachère et également apparent chez Kechrid, n’empêche pas toujours pour autant la compréhension des sens des versets. Toutefois, il dénature, à notre avis, la langue d’arrivée, qui en devient curieuse, et l’effet obtenu devient étrange.

En voici un exemple de Blachère :

V 16 :/و لولا إذ سمعتموه قلتم ما يكون لنا أن نتكلم بهذا سبحانك هذا بهتان عظيم  /

B:« Quand vous avez entendu [cette calomnie] que n’avez-vous dit : “Il n’est point de nous de parler de cela [Seigneur !], gloire à toi ! C’est une immense infamie

 (بهتان)»

Ainsi, l’expression française soulignée est presque une copie littérale de l’expression arabe transcrite et également soulignée. De plus, on constate que le traducteur tient à être fidèle à la langue arabe à un point tel qu’il accompagne le terme «infamie » de son équivalent arabe mis entre parenthèses (بهتان) mais qui n’est aucunement utile pour un lecteur français ignorant cette langue. Il suit d’ailleurs la même démarche dans la traduction des versets 11 (كسب) ,38 et 55-56 ( زكاة ) ,44 ( دابة ) ,60  ( حرج) et 63 ( فتنة ) sans oublier les versets où il garde le terme  آية— qui signifie, entre autres, « verset » —

b. La fidélité au temps

Quant à Kechrid, sa fidélité à la langue arabe se situe certes au niveau de l’expression comme c’est le cas pour Blachère mais aussi — et contrairement aux autres traducteurs — au niveau de l’emploi des temps. Il n ’y respecte pas en effet la spécificité de la langue française, langue d’arrivée, mais celle de la langue de départ, même s’il mentionne cette démarche clairement dans son introduction au Coran. C’est ce qui, à notre avis, dénature le texte traduit. En voici un exemple :

V 27 :يا أيها الذين آمنوا لا تدخلوا بيوتا غير بيوتكم حتى[...] //

K:« Ô vous qui avez cru ! N’entrez pas dans des maisons autres que les vôtres avant de […].»

Ce qui frappe dans cette traduction est l ’emploi du passé composé qui traduit un verbe arabe conjugué également au passé.Toutefois, la conjugaison du verbe

/آمن/ («croire »)au passé composé, dans ce contexte bien particulier, fausse le sens exprimé en arabe. Il donne, en effet, l ’impression que Dieu s ’adresse à des gens qui ont cru en lui dans un temps passé mais qui ont perdu leur foi, alors que le verbe arabe exprime un passé apparent et un temps en réalité absolu. Il englobe aussi bien le passé que le présent et le futur, c’est-à-dire qu’il exprime la foi acquise depuis un certain temps passé et pour toujours, jusqu ’à l’éternité. C’est ce qui a été clairement exprimé par l’emploi du présent dans les traductions de Blachère et de Mazigh qui ont conjugué le verbe «croire » au présent dans l’expression suivante pour lui donner cette valeur absolue :« Ô vous qui croyez !» Quant à Kazimirski, il a exprimé cette même valeur en employant un nom:« Ô croyants !»

La même remarque est d’ailleurs valable pour la traduction du verset 39

 /والذين كفروا / que seul Kechrid a rendu par l’emploi d’un verbe au passé composé — «Et ceux qui ont mécru » — alors que Blachère l’a traduit par un présent — «Les actions de ceux [au contraire] qui sont infidèles » — et Kazimirski et Mazigh l’ont exprimé respectivement par un nom — «Pour les incrédules » et «Quant aux mécréants ».

 

 

4. Le respect des spécificités linguistiques françaises

 

Néanmoins, si les traductions de Blachère et de Kechrid se caractérisent stylistiquement par cet aspect littéral, celles de Kazimirski et de Mazigh en particulier ont pour souci le respect des spécificités de la langue cible, le français. Même si un siècle et demi environ sépare les deux traductions, chacune revêt le style de son époque. En effet, pour le lecteur français actuel, le texte de Kazimirski est rédigé dans un français classique qui rappelle plus un texte littéraire actuel extrêmement châtié qu’un texte français courant. Par contre, la traduction de Mazigh, datant d’environ vingt ans seulement, est rédigée dans un français moderne et soutenu. Par ailleurs, si nous regardons de près, toujours du point de vue stylistique, les traductions de Mazigh et de Kazimirski, la première semble plus soignée essentiellement en ce qui concerne la variation des termes et des expressions ainsi qu ’en ce qui a trait aux charnières.

a. Les termes

Sur le plan des termes, l’exemple de /عليم/ est très significatif. Il a été utilisé dix fois dans la sourate et Mazigh lui a trouvé huit traductions différentes, c’est-à-dire qu’il n’a fait qu’une seule répétition. Kechrid, quant à lui, a trouvé sept traductions de ce terme, alors que Kazimirski n’en a trouvé que cinq. Mais ce qui est frappant, c’est que Blachère n’a donné qu’une seule traduction, qu’il a répétée huit fois : « omniscient ». Est-ce encore par fidélité à l’arabe qu’il a conservé le même terme ? Par ailleurs, Mazigh, Kazimirski et Kechrid ont respectivement traduit /عليم / aussi bien par les termes «omniscient », « savant » et «sachant » que par des expressions différentes.

B .Les expressions

Au niveau de l’expression, les deux traducteurs les plus fidèles à la langue de départ — Blachère et Kechrid — sont ceux qui ont donné une seule traduction de l’expression /حتى يغنيهم من فضله  /, qui figure dans les versets 32 et 33.Pour Blachère, « Allah les fera se suffire par sa faveur »; pour Kechrid, « Dieu les enrichira de sa générosité » .Par contre, Mazigh et Kazimirski, soucieux d’éviter la répétition à laquelle répugne généralement la langue française, ont donné chacun deux traductions différentes de cette expression.

c. Les charnières

Pour ce qui est des charnières enfin, c’est Mazigh qui, beaucoup plus que les autres traducteurs, a introduit des charnières explicites là où elles ne sont qu’implicites en arabe. Il a également varié les charnières qui sont répétées en arabe. Son style a ainsi pris un aspect plus français, ses phrases étant articulées selon le rythme et les règles de cette langue et non selon ceux de la langue de départ, l ’arabe. En voici un exemple pris de deux versets qui se suivent :

V 30:/ قل للمؤمنين يغضوا من أبصارهم و يحفظوا فروجهم... /

V 31 :/و قل للمؤمنات يغضضن من أبصارهن و يحفظن فروجهن... /

V 30 :« Dis aux croyants de tenir leurs yeux pudiquement baissés.»

V 31 :« Dis de même aux croyantes de baisser non moins pudiquement leurs regards.»

 

 

 

Conclusion

 

Il est utopique d’aspirer à réaliser une traduction parfaite du Coran, cependant sa traduction restera possible malgré les difficultés qui entravent le travail du traducteur au niveau de compréhension et d’interprétation des versets coraniques. Mais, ce qui a de plus  l’acceptabilité d’entreprendre la traduction ; sont les différentes exégèses du Coran. D’autre part, la plupart des traductions du Coran s’opèrent à travers les exégèses qui permettent de mieux comprendre et de mieux cerner le sens exacte du texte coranique.    

 

 

 

par Club du Traducteur
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