La problématique de la traduction du Coran :
étude comparative de quatre traductions
françaises de la sourate « La lumière »
Quel que fût l’objectif des traductions françaises du Coran, celui-ci a toujours suscité l’intérêt des traducteurs. C’est que ce texte arabe se caractérise par une densité sémantique — une multitude, toujours ouverte, de lectures ou d’interprétations dont certaines sont accréditées par les grands exégètes musulmans — dont le traducteur doit prendre connaissance s’il ne veut pas risquer de donner une traduction qui réduirait ou occulterait les messages coraniques, d’où les différentes méthodes utilisées par les traducteurs pour combler au maximum les lacunes sémantiques. De plus, ce texte sacré se distingue par une richesse stylistique telle qu’il est considéré par les Arabes comme inimitable, ainsi se sont développées deux tendances parmi les traducteurs : certains optent pour une langue châtiée afin de s’approcher autant que possible de la richesse du style arabe. D’autres préfèrent imiter ce style afin d’essayer d’en refléter la beauté. Mais dans quelle mesure ces traductions françaises littérales peuvent-elles être fiables ?
Mots clés : Coran, traduction, sémantique, stylistique, Islam
Le Coran, comme tous les textes sacrés, n’a pas laissé indifférents les lecteurs et les traducteurs dans toutes langues, qu’ils soient musulmans ou non, qu’ils soient monothéistes ou autres. Il est vrai que l ’intérêt suscité par le Coran, ainsi que les intentions des traducteurs, ont varié selon les communautés, les langues, les époques et les contextes politico-religieux d ’un pays à l ’autre ou d’une région à l ’autre (Blachère 1991 :264-277).Mais si nous prenons le cas de la France, par exemple, nous remarquons que c ’est surtout à partir du XVIIème siècle que ce livre sacré a commencé à susciter un vif intérêt chez une certaine classe: « la bonne société et Voltaire » (Blachère 1991 :270). Depuis, ces traductions françaises sont devenues de plus en plus nombreuses jusqu ’à nos jours. Le nombre de ces traductions «des sens du Coran » en français a, en effet, actuellement dépassé les cent vingt. Elles ont été publiées dans plusieurs pays et les traducteurs sont de différentes nationalités et religions. Les intentions de ces traducteurs sont également diverses : certains ont fait de leurs traductions un instrument de défiguration de l ’Islam ; d’autres, au contraire, en ont fait un moyen de propagande ou de découverte de cette religion par les non musulmans; d’autres, enfin, considèrent leur traduction comme une contribution au patrimoine mondial, un enrichissement intellectuel de tout citoyen du monde, quelle que soit sa confession.
Par ailleurs, les méthodes adoptées par ces traducteurs sont multiples. Certains se contentent de traduire le Coran. D’autres accompagnent leurs traductions d’une étude introductive sur l ’Islam, la vie de Mahomet, les conditions de la révélation du Coran, les multiples interprétations, exégèses ou sens possibles des chapitres (ou sourates) de ce livre et donnent ainsi une idée sur la difficulté de traduire le texte arabe sacré dans leur langue respective. Leur objectif est de préparer le lecteur non-musulman et non arabophone à recevoir un texte qui non seulement n’est pas authentique — il n’est qu’une version humaine, créée d’un texte divin incréé —, mais dont il est également impossible de cerner et de traduire tous les sens, quelles que soient les compétences de l’exégète et du traducteur.
Outre ce souci sémantique, les traducteurs du Coran n’ont pas suivi la même démarche linguistique. Certains, en effet, ont préféré être fidèles à la langue arabe de ce livre sacré et ont pris soin de l’annoncer dans leur introduction, et ce, afin de donner au lecteur français une idée sur le fond mais également, pensent-ils, sur la forme arabe sacrée. D’autres, tels Kazimirski et Mazigh dont nous allons voir plus loin des échantillons de traduction, ont privilégié la fidélité à la langue d’arrivée pour l’expression de ce fond. Il est évident que l’effet obtenu — et donc la qualité de ces traductions — n’est pas le même.
Toutefois, le Coran n’a fait l’objet de traductions françaises que relativement tard. En effet, un fort courant musulman traditionnel, se fondant, d ’une part, sur l’impossibilité de cerner tous les sens du Coran, que seul Dieu connaît, et, d’autre part, sur l ’inimitabilité de sa langue arabe, n ’admettait pas la traduction de ce texte sacré. Ce n’est qu’au XXème. surtout que les traducteurs musulmans sont passés outre ce courant et ont donné de ce livre sacré des versions en différentes langues, le Coran, à l’instar de la Bible, n’ayant pas seulement une portée communautaire mais une valeur œcuménique dont l’humanité est en droit d’apprendre le contenu.
Mais si ce courant traditionnel a perdu de son autorité, il n’a pas pour autant tout à fait disparu ; encore se manifeste t-il à travers des individus, ici et là, de temps à autre. En témoigne le livre arabe publié par le Tunisien Mahmoud Chabaâne (1984 : 150) qui compare six traductions françaises du Coran — celles de Masson, de Kazimirski, de Mazigh, de Hamidullah, de Blachère et de Grojean — pour en conclure que la traduction de ce texte sacré est impossible. D ’après lui, il suffit donc au traducteur d ’en traduire les exégèses qui lui semblent les plus importantes, ou les plus plausibles, ou bien d ’en écrire lui-même une exégèse directement dans la langue étrangère de son choix !
Si ce courant a vu le jour et qu’il a connu à un certain moment de la virulence, c’est parce que le Coran est un texte d’une ampleur sémantique et linguistique extraordinaire, de loin supérieure à celle de tout texte littéraire, quelle qu’en soit la teneur.
C’est ce qui a fait que les adeptes de ce courant ont toujours considéré comme un affront à la parole divine toute tentative de traduction. Cela n ’a pas empêché les traducteurs d ’essayer d ’en donner une idée tout en étant convaincus — qu’ils soient musulmans ou autres, croyants ou non — que leur version ne peut être que très approximative comparée au texte arabe initial. Le problème essentiel demeure de nature sémantique ; le volet stylistique n’en est pas moins important. Les quelques échantillons des quatre traductions que nous avons comparées le prouvent.
Nous avons, en effet, choisi deux versions françaises récentes faites par deux traducteurs tunisiens, Sadok Mazigh et Slaheddine Kechrid, ainsi que deux autres versions plus anciennes, celle de Régis Blachère et celle de Kazimirski.
La première tâche du traducteur est de cerner, au cours de ses lectures des différentes exégèses reconnues, accréditées du Coran, les interprétations les plus fortes, les plus fréquentes de chaque verset, de chaque sourate et de prendre connaissance également des conditions de la révélation de tous ces versets. La raison en est la multitude des interprétations faites, ou encore possibles, de ce texte arabe sacré toujours ouvert à une foule de lectures de toutes tendances. Sans ce travail préalable et ardu, il est impossible de traduire un grand nombre de versets quelle que soit la compétence linguistique du traducteur dans les deux langues de départ et d’arrivée, car le Coran comprend des versets dont le sens est évident —ayat bayyinatآيات بينات — et d’autres dont le contenu est ambigu, équivoque —ayat moutachabihatآيات متشابهات — . L’apport cognitif des exégèses coraniques est ainsi capital dans toute tentative de traduction. Cependant, il est des traducteurs qui, parce qu ’ils n ’ont pas suffisamment lu d’exégèses coraniques, ou parce qu ’ils se sont contentés d’exégèses dites «faibles », c’est-à-dire non fréquentes, non accréditées par la plupart des grands exégètes, ou encore parce qu ’ils n ’ont pas la compétence linguistique arabe ou française requise, ont fait des traductions comportant des erreurs d’interprétation de deux sortes :des erreurs personnelles et des erreurs d’ordre général.
1. Les erreurs personnelles du traducteur
Nous avons relevé toutes sortes d’erreurs de ce genre chez les quatre traducteurs mentionnés même si leur fréquence et leur nature varient d’un traducteur à l’autre. La sourate (ou chapitre) que nous avons prise comme échantillon est la vingt-quatrième: « La lumière », révélée à Médine et comprenant 64 versets (V) ou sous parties. Ces erreurs dues au seul traducteur sont de divers types ; nous en sélectionnons quelques-unes :
a)erreur par rétrécissement du sens accrédité :
V 38:/... و الله يرزق من يشاء بغير حساب /
/ يرزق/ est un verbe qui signifie «accorder à une créature tous types de biens moraux ou matériels »
Kazimirski (Ka) le traduit ainsi :« Dieu donne la nourriture à qui il veut »
Blachère (B), Mazigh (M) et Kechrid (K) le traduisent respectivement par «donner attribution à », « dispenser ses dons à » et «donner ses biens à ».
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